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ROMAIN ROLLAND

PIERRE
ET LUCE

ÉDITION ORNÉE DE BOIS
DESSINÉS ET GRAVÉS PAR

GABRIEL BELOT

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS—22, RUE HUYGHENS, 22.—PARIS

AMORI

Pacis Amor Deus

(PROPERCE)


Durée du récit:
Du mercredi soir 30 janvier au Vendredi Saint 29 mars 1918.




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Pierre s'engouffra dans le Métro. Foule brutale etfiévreuse. Debout, près de l'entrée, serré dans un banc de corps humains etpartageant l'air lourd qui passait par leurs bouches, il regardait sans lesvoir les voûtes noires et grondantes sur lesquelles glissaient lesprunelles luisantes du train. En son esprit étaient les mêmes ombres, lesmêmes lueurs, dures et trépidantes. Étouffant dans le collet de sonpardessus relevé, les bras collés au corps et les lèvres serrées, lefront moite de sueur et, par moments, glacé par une bouffée du dehorsquand la portière s'ouvrait, il tâchait de ne pas voir, il tâchait dene pas respirer, il tâchait de ne pas penser, il tâchait de ne pasvivre. Le cœur de ce jeune garçon de dix-huit ans, presque un enfantencore, était plein d'un obscur désespoir. Au-dessus de lui, au-dessusdes ténèbres de ces voûtes, de ce trou de rat où filait le monstremétallique, grouillant de larves humaines,—était Paris, la neige, lanuit froide de janvier, le cauchemar de la vie et de la mort,—laguerre.

La guerre. Il y avait quatre ans qu'elle s'était installée. Elle avaitpesé sur son adolescence. Elle l'avait surpris dans cette crise morale,où l'éphèbe, inquiet de l'éveil de ses sens, découvre avecsaisissement les forces bestiales, aveugles, écrasantes de la vie dontil est la proie, sans avoir demandé à vivre. Et s'il est de naturedélicate, de cœur tendre, de corps frôle, comme Pierre, il éprouveun dégoût, une horreur, qu'il n'ose confier aux autres, pour cesbrutalités, ces saletés, ces non-sens de la nature féconde etdévorante,—cette truie en gésine, qui mange sa ventrée.—Danstout adolescent, de seize à dix-huit ans, est un peu de l'âme d'Hamlet. Nelui demandez pas de comprendre la guerre! (Bon pour vous, hommesrassis!) Il a bien assez à faire de comprendre la vie et de luipardonner. D'habitude, il se terre dans le rêve et dans l'art, jusqu'àce qu'il soit habitué à son incarnation et que la nymphe ait achevé,de la larve à l'insecte, son angoissant passage. Qu'il a besoin de paixet de recueillement en ces jours d'avril trouble de la vie mûrissante!Mais on vient le chercher au fond de sa retraite, on l'arrache del'ombre, tout tendre en sa peau

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