COLLECTION HETZEL.
LA
FABRIQUE DE MARIAGES
PAR
PAUL FÉVAL.
V
Édition autorisée pour la Belgique et l’Étranger,
interdite pour la France.
LEIPZIG,
ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
—
1858
BRUXELLES.—TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
Rue de Schaerbeek, 12.
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Nous vous le disons en pleine sincérité, mademoiselle Philomène Géranétait une douce fille, sans angles, sans défauts. Elle valait mieux queMélite, qui était cependant une personne de très-belle tenue.—Mais ilfaut bien soutenir un établissement.
Mademoiselle Philomène Géran croisa ses mains sur ses genoux etrépondit à la question de Césarine:
—Je vous parle de votre mère à cette heure et en ce lieu, ma pauvreenfant chérie, parce que 8 cette heure et ce lieu font naître enmoi de cruels souvenirs... La dernière fois que nous la vîmes, elledansait, toute jeune et toute belle... Souvenez-vous de ce que je vousdisais naguère: Dans la plupart des cas, votre devoir serait de remplirici un rôle de paix et d’employer votre influence à resserrer des liensillusoires... mais, ajoutais-je... et j’hésitais, ma fille... vousl’avez bien vu... Voici ce que je voulais dire: Votre mère est mortebien jeune, morte bien malheureuse... et cette femme qui ose s’asseoirà la place qu’elle occupait...
Philomène s’arrêta.
Les yeux de Césarine étaient fixes et brûlants.
—Ayez le courage d’achever, ma sœur! dit solennellement Mélite.
—Césarine m’a compris, prononça Philomène avec lenteur.
C’était vrai, car Césarine dit d’une voix étouffée.
—Accusez-vous ma belle-mère?... l’accusez-vous?
Et, comme Philomène tardait à répondre:
—Elle n’était pas à Paris! reprit la jeune fille au comble del’agitation;—elle ne connaissait pas encore mon père.
Les deux demoiselles Géran échangèrent ostensiblement un regard pleinde commisération; puis Philomène reprit:
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—Il ne nous a pas été donné de percer le mystère qui entoura cefuneste événement... A Dieu ne plaise que nous accusions sans preuves!
—A Dieu ne plaise! répéta Mélite.
Il y eut un silence.
Césarine avait mis sa main au-devant de ses yeux.
Peut-être évoquait-elle au tribunal de sa conscience la victime chèreet l’accusée tout à l’heure encore détestée. On la faisait juge.Peut-être jugeait-elle.
Elle dut les voir ensemble, au travers de ses yeux fermés, les deuxfemmes qui avaient porté le nom de son père,—les deux comtesses deMersanz, dont les portraits rivaux se regardaien